Série Les petits secrets. 16

Le ridicule ne tue pas. Je pourrais faire mienne cette maxime autant ma propension a étalé ici et là mes faiblesses et petits défauts est forte.

En définitif, dès que mes petits secrets sont tartinés sur mes feuilles tranches de pain, je peux y rajouter du beurre ou subir des salves de réflexions…Je m’en fiche ! Parce que voyez vous, et ça ce n’est pas un secret JE SUIS LIBRE.

Dès mon plus jeune âge, ce goût de la liberté s’est manifesté par des croyances différentes de celles des autres. Mes camarades avaient peur du Père Noel qui les tenait en haleine tout le mois de Décembre, d’autres redoutaient le croque mitaine (plus vieux que moi quand même !). Ces drôles de personnages avaient très peu d’impact sur moi. Ma vie d’enfant était peuplée d’autres créatures bien plus fortes.

Il y avait par exemple le monstre de la cave, celui qui ouvrait la porte la nuit et pouvait m’avaler. Celui même qui pouvait aussi me faire tomber et m’engloutir tout cru. Il y avait aussi les rois et reines escargots qui me faisaient tourner en bourrique en refusant de procréer dans les bocaux de verre qui leur servaient de palais.

J’avais également quelques elfes qui me chuchotaient à l’oreille que si je comptais à chaque montée chaque marche de l’escalier…un jour, une marche disparaitrait.

D’autres m’imposaient de toujours m’endormir du même côté au risque de retrouver ce chien noir horrible qui mordait. Quelques anges virevoltaient autour de moi me conférant un statut d’enfant étrange.

J’ai cru longtemps que les courants d’air figeaient sur les visages les grimaces des enfants et qu’on lavait à l’eau de javel la bouche après chaque gros mots.

Peut-être que tous ces compagnons m’ont soufflé plusieurs secrets à l’oreille que j’ai répétées à ma fille…C’est comme cela que j’ai transformé les péages en piège à sorcière imposant à ma chipie de se cacher à chaque fois. Comme cela aussi que j’ai réussi à lui faire faire des prises de sang en lui expliquant que son sang de princesse allait sauver quelques vies, qu’en attachant son lit au radiateur il ne s’envolerait pas.. C’est certainement à cause de cela qu’elle m’a avoué avoir cru que les rafales de vent allaient lui permettre de s’envoler dans la cour et donc qu’elle courrait des récréations entières. Ses doudous ont eu droit à un traitement de faveur car elle était persuadée qu’ils ressentaient peine et colère.

Je vous l’avais annoncé le ridicule ne tue pas. Ces secrets se transmettent de mère en fille, vous le découvrez ?

Ils sont autant de petits cailloux qui me ramènent à une enfance particulière. Celle qui trempait la main dans la cressonnière persuadée qu’un homme y était mort noyé. Mais c’est une autre histoire…un autre secret….

 

 

 

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El Paséo. Nouvelle

11h30, un bus jaune et rouge, bondé d’ouvriers et de gosses la dépose à l’angle d’ El Paséo. Manon fait vingt mètres à pied et se trouve sur l’unique place pavée du village de pêcheurs. Elle regarde sa montre d’un geste rapide. La place est animée. Les terrasses sont occupées par des touristes au teint blanc et aux shorts courts. Près de la fontaine, des enfants jouent au ballon. Les mères leur crient de faire attention aux tables proches. Les rires éclatent. Manon les regarde en souriant. Elle est habillée d’une robe légère noire. Ses lunettes couvrent son regard. Elle porte sur sa tête un large chapeau en paille. Ses cheveux longs sont détachés et des mèches apparaissent débordant de la coiffe. Elle a encore son vernis très rouge sur les ongles. Elle sourit en pensant au décalage entre ce bord de mer et le bureau qu’elle a quitté hier.
Elle vérifie à nouveau sa montre. Des gouttes filent de son front à son cou. Les plantes des rebords des fenêtres ont souffert de l’été. La terre des pots est craquelée.

Dans le café, les serveurs lancent à voix haute les commandes. Les verres s’entrechoquent, le barman décapsule les bouteilles en verre. De la machine à café s’échappe un vrombissement sourd et constant. Un marchand de glaces fait tinter une clochette à chaque cornet vendu. Trois scooters traversent la place déclenchant les hurlements apeurés des mères. Une se jette sur les enfants pour les protéger de l’assaut mécanique. Manon sort de son sac un élastique et un mouchoir en papier. Elle enlève son chapeau afin d’attacher ses cheveux et s’essuie le front. Son regard se porte sur son poignet droit. Elle scrute la place. Elle fait le tour de la fontaine et s’assoit à la terrasse du café. Sur une pancarte, il y est inscrit «  Ici on vous parle anglais et français ». Quand le serveur s’approche, elle commande d’une voix claire « Une limonade s’il vous plait avec beaucoup de glaçons et une paille ». Elle attrape le journal local écorné, l’ouvre, le referme et le pose sur la table. Elle croise et décroise ses jambes, ôte ses lunettes, joue avec ses doigts et ses cheveux. Elle enlève ses sandales et se masse les pieds. A présent, les enfants jouent aux cowboys et aux indiens. Une vieille dame les houspille et leur demande de s’éloigner d’un geste de la main. Une musique latine surgit de l’immeuble en face du café. Une jeune fille noire comme l’ébène se penche du balcon et appelle les voisins du dessous.

Manon regarde encore sa montre. Son avion a atterri il y a quinze heures. Il faisait nuit et un taxi l’a déposé aux portes de son hôtel. Elle a pris une douche. Après avoir mis le réveil pour de ne pas rater son rendez vous, elle s’est allongée sur son lit kingsize. Le ventilateur l’a empêchée de dormir. L’excitation aussi. Elle est arrivée un peu plus tôt que prévu sur le lieu de rendez-vous. Elle voulait prendre la température locale, s’installer et l’attendre calmement. Elle a encore soif, elle sait qu’il est presque midi et il va bientôt arriver. Sa bouche est sèche, elle garde pourtant le goût du citron sur ses lèvres. Elle sait à quoi il ressemble après ces dix années passées. Elle a vu toutes ses photos sur son profil facebook. Tom est un bel adolescent de 15 ans, il a les yeux toujours clairs et un beau bronzage. Il ressemble à son père sur les images.

«  Marraine ? » Elle a bien entendu ? Cette voix lui parlant en français….Sorti de nulle part, le jeune adolescent est là debout près de sa chaise. Elle hésite, sort ses lunettes et se décide à se lever. Ce n’est pas un inconnu qui se dresse face à elle, elle l’a vu naître. Qu’il est beau ! Il est bien plus grand qu’elle. Il porte un tee-shirt blanc et un short de bain bleu clair. Grandir sur l’île lui a réussi. Une vague de chaleur et de bien-être déferle en elle. Elle n’ose pas le toucher. Le jeune homme moins intimidé la serre dans ses bras. Elle en profite pour l’enlacer. Quel gâchis ! Elle ne reconnaît plus son odeur. Elle a laissé un petit enfant aux senteurs de crème à la vanille et retrouve un presque homme enduit de parfum ambré bien trop viril pour lui. Ses cheveux ont les mêmes reflets que ceux de sa mère. Autour d’elle, elle perçoit la clochette du marchand de glaces et voudrait que le temps se fige. Elle sait que le moment magique va s’interrompre dès qu’elle ouvrira les yeux. Bientôt elle sait qu’il faudra parler, entendre le récit des derniers événements douloureux. Tom desserre son étreinte mais elle insiste et d’une voix fragile réclame «  Tom, encore un peu s’il te plait, chut…. ». Elle garde les yeux fermés comme pour suspendre les secondes et là elle voit défiler son propre mariage, les essayages de la robe blanche, les fous rires, les virées dans le Pays basque, les travaux dans la maison, les déménagements, les pleurs et les anniversaires. Elle se retrouve projetée quinze ans en arrière, le temps où il n’y avait pas les enfants, le temps où elle et la mère de Tom étaient les meilleures amies du monde. Elle voit aussi leurs parents, les copains de l’époque et ceux qui ne sont plus. Elle est aussi assise devant cette table de salle à manger où durant des nuits entières les parties de tarot les tenaient éveillés. Elle entend la voix de son amie au téléphone lui expliquant qu’elle passe ses journées à vomir, que c’est une catastrophe. Elle revoit leurs ventres s’arrondir. Elle se souvient de ce jour de septembre où elle a attendu à la porte de la salle d’accouchement. Elle sait que quand elle va ouvrir les pupilles, là maintenant, elle va devoir vivre le présent, partager la douleur de Grain de riz, c’est comme cela qu’elles l’avaient surnommé durant neuf mois.

Un enfant les bouscule. Leurs yeux sont humides et le jeune homme est un peu hébété. Du haut de son mètre quatre vingt, il baisse les épaules. Ici, tout le monde sait que son père est mort. Son « vieux » n’est plus là pour couvrir ses frasques du week-end et pardonner ses retours matinaux arrosés de rhum.

Quand il a fait ses recherches sur le net, il ne savait pas qu’il allait retrouver la trace de sa marraine et encore moins que 72 heures après elle serait là. Lorsque sa mère va se rendre compte de ce qu’il a fait, elle va certainement entrer dans une colère noire.
Tous les deux sur cette place le savent et appréhendent son mauvais caractère légendaire. Mais comment faire ? Il n’a que 15 ans et ne peut plus affronter la douleur maternelle. Sa grand-mère est là aussi mais ce n’est pas assez. Cette dernière est arrivée au lendemain de l’accident. Elle a pris en charge les funérailles et la tonne de papiers administratifs à remplir. Sa mère s’est enfermée. Cela fait deux mois que Tom l’entend pleurer toutes les nuits. Elle ne va plus au travail. Le soir, sa grand-mère lui raconte la rencontre de ses parents, leur première vie en France et sa naissance. Quand elle a parlé de sa marraine, il a été très étonné de ne pas avoir entendu sa mère évoquer cette femme. Cette femme avait disparu de leur vie. Sa grand-mère ne savait pas pourquoi elles s’étaient perdues de vue. Tom avait senti que c’était une solution pour sortir sa mère de sa léthargie. Il avait mal lui aussi mais sa jeunesse lui permettait de voir l’avenir en plus rose.

A Bordeaux, quand ce mail était arrivé, Manon avait bien entendu cru à une plaisanterie. Une heure après elle fouillait à la recherche de son passeport et réservait un billet aller-retour. C’était évident qu’elle allait venir tout de suite, il ne devait pas s’inquiéter, bientôt elle arrivait. Elle rêvait souvent aussi de cet enfant qui grandissait loin d’elle. Quand elle a pris l’avion, elle a enfin réalisé que des années de silence les séparaient. Une angoisse l’avait prise à la gorge l’empêchant même de pleurer. Elle avait tenté de répondre contact en vain. Alors pour permettre à la douleur du vide de s’estomper, Manon s’était racontée une histoire. Une qui lui permettait de vivre sans trop pleurer cette amitié.
Dans quelques heures, elles allaient se retrouver face à face. Quand elle tapera doucement à la porte de la chambre close, elle s’entendra répondre «  Je n’ai pas faim, laissez-moi tranquille ». Alors, elle répondra «  C’est moi, ouvre ».

Après la première stupeur viendra la colère et la colère laissera place au pardon. Elles effaceront alors les silences et les rancœurs communes. Tom entendra raisonner dans la maison les fous rires et la complicité retrouvée. Il reprendra le chemin du lycée en laissant les deux amies affronter ensemble la tristesse et le deuil.

Mais avant tout cela, il faut seulement lâcher cette étreinte, parcourir la place et aller frapper à cette porte de chambre close depuis trop longtemps.

                       Fin

La brèche. Nouvelle courte

«  Tais-toi
– Mais je ne dis rien
– C’est pire, tu nous fais chier avec tes silences
– J’ai mal
– Tu ne saignes pas ? Tu n’as rien de cassé ?
– Si. Mon âme
– Ferme la, tu cries trop fort ».

Ils sont assis face à face dans la cuisine. Elle, ratatinée sur une chaise en osier, vêtue d’une robe grise et ses cheveux mi-long ramassés en une couette folle. Lui, encore en tenue de travail, un bleu ou un costume, on ne voit plus très bien. C’est juste bleu. Un bleu comme la mer profonde, un bleu qui ne salit pas. Il est rasé et ses cheveux sont courts.

Sur la table, deux assiettes, deux verres, des couverts. Pas de nappe pour ne pas avoir à laver du linge. Parce que oui, faire les lessives, c’est agaçant. Une montagne de vêtements dans la pièce du fond. Ils ont cette fameuse pièce, au fond, qui ne sert à rien et à tout. Pas d’enfants à mettre à l’intérieur et encore moins d’amis. Ils ont gardé le lit d’appoint. Pour ceux qui ne viennent jamais. On doit être prévoyant. Il garde également tous les emballages de Noel au cas où. Aussi.

Ce soir, elle a préparé des pâtes, c’est rapide et il en reste toujours pour le lendemain midi. Elle avait envie de manger autre chose mais il n’aime pas les légumes. C’est pour les nanas ou les gosses.

Les autres soirs, elle ne parle pas beaucoup, juste quelques mots pour relancer son monologue à lui. Juste pour lui montrer qu’elle est attentive. Oui, bien sur, peut être, ah bon. C’est tout. Mais aujourd’hui, elle a envie d’autre chose. Etait-ce à cause des panières à linge qui débordent ? A cause de sa voiture qui n’a pas voulu la conduire au travail ? De cet inconnu qui s’est arrêté pour lui prêter son téléphone ? J’ai besoin d’appeler mon assurance, la dépanneuse, merci Monsieur.

Il a répondu qu’il pleuvait trop, qu’il ne fallait pas rester sur le bord de la route. Ils ont été s’abriter dans un café, elle a pu téléphoner. Une heure. Je vais rester avec vous, c’est plus prudent.

Soixante minutes, il a écouté, posé quelques questions et c’est comme si une vanne s’était ouverte. Après les mots, des larmes. Après les larmes, une main posée sur la sienne. Ce n’est pas mon habitude. Je sais il a répondu.

La dépanneuse était en retard, ils ont déjeuné. Elle n’a pris le numéro de téléphone qu’il lui donnait. Cela ne servirait à rien. Elle est mariée, malheureuse mais mariée. Cela ne se fait pas mais merci pour tout.

Elle est repartie avec le garagiste, on allait lui envoyer un taxi pour aller jusqu’à son bureau. Quelques heures plus tard, elle ne se souvenait pas de la couleur des cheveux de son sauveur. Elle avait oublié son prénom, Marc ou Mathieu. Peu important. La boule coincée au travers de sa gorge faisait des allers retours avec son ventre. Son estomac et plus bas aussi.

Sa collègue l’a ramenée à la maison après le travail. Tu es fatiguée ou juste bizarre ? J’ai mal. J’ai terriblement mal mais je ne sais pas pourquoi. Elle lui a conseillé d’en parler à son mari après tout c’est lui qui la connaissait le mieux quand même.

Elle pensait qu’elle ne se connaissait pas et que lui encore moins. Mais elle lui parlerait. Comment faire autrement d’ailleurs ? Il fallait bien que cette boule sorte et parte faire son chemin ailleurs.

« -J’ai mal. Vraiment mal tu sais
– T’as qu’à prendre un cachet ou aller te coucher. Tu ne vas pas me faire chier encore avec tes trucs. T’as tes règles ? ».

Ses règles, elles avaient disparues depuis plusieurs mois mais elle n’avait rien dit. C’étaient des trucs de nanas comme il disait. Chaque mois, elle gardait ce secret pour éviter d’écarter les jambes au moins durant une semaine.
Ce soir, ce qui s’est légèrement ouvert, c’est la brèche.

 

Unknown

Les petites musiques 5. Série

La magie de la musique c’est de permettre à la mémoire de ne pas oublier. Souvenirs d’amours, souvenirs d’adolescence et d’autres plus douloureux. Quelques notes et on replonge. Quel pouvoir….Des notes, une mélodie, des mots…Emotions à la carte en quelques minutes.

Il y a quelques jours, j’ai changé de radio. Ras le bol des élections et des vices apparents de nos représentant. Besoin de légèreté. Mais au rendez-vous de la variété, mes souvenirs ont fait un détour un peu sombre.

Je me suis revue accroché à la télévision du foyer du lycée. Des images de bombes, de déserts, d’enfants blessés. Nous sommes en 1991, c’est ma première guerre. Une guerre d’images, une guerre à la télé. J’ai pas tout à fait dix-huit ans et une conscience politique déjà gravée par la chute du mur de Berlin. Nous séchons quelques cours pour assister en live aux opérations. La direction du lycée a mis en place une salle pour que le direct soit en boucle. Pas de téléphone relié, pas d’internet non plus. Génération téloche.

On pourrait dire que c’était du voyeurisme mais à l’époque je vous assure que le sentiment était d’assister à une chose incroyable. Etre témoin pour ne pas oublier, pour ne pas laisser faire. C’était presque un combat en soin de regarder. Nous étions les spectateurs et disions au monde entier que nous savions. Ensuite nous avons organisé des collectes pour aider des associations. Gouttes d’eau dans cette mare de sang.

Ma nouvelle radio m’a recraché ce tube sorti à peu près en même temps. Une liane toute vêtue de noir hyper sexy qui remplaçait un clip interdit à l’époque. Un groupe qu’on nommerait de variété aujourd’hui parce qu’il figurait souvent au top 50. J’ai eu la curiosité d’aller écouter leurs albums et avec surprise ils sont intemporels. Pas une ride, les paroles pourraient avoir été écrites aujourd’hui.

Je vous offre la deuxième version du clip. Ecoutez bien les paroles…Nous sommes toujours rivés derrière nos écrans, témoins de ces souffrances « comme si nous y étions »

 

 

Mon grain à moi. Nouvelle

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« Un rendez vous, oui Madame. C’est pour moi »

Yasmine m’a dit que je pouvais lui téléphoner. Que si j’avais la trouille, elle appellerait pour moi. Elle la connaît, elle est gentille. Je peux même faire un chèque et elle l’encaissera plus tard.

« Oui Madame, j’en ai une, celle de mes parents ».

D’ailleurs j’en ai ras le bol d’avoir la mutuelle de mon père. J’ai vingt-deux ans. Et puis je vais devoir leur dire ce week-end que j’ai pris un rendez-vous. Ils vont le voir sur les relevés. Chez moi, on n’aime pas ce genre de médecin. Pourtant c’est pas un gynécologue. Ça, j’ai tiré un trait dessus.

Ma patronne m’a dit qu’il fallait que je consulte. J’étais d’accord avec elle. Il commence à me gêner. Je suis en stage chez elle et elle a cru que c’était un piercing, j’ai failli me faire engueuler ! Au départ il était tout petit. Il est devenu gros et moche. Juste au coin du nez. On discutait avec les collègues, il faisait beau sur le banc. Tout le monde était dehors. La patronne, elle m’a parlé des piercings et très vite on a parlé de mon grain. Elle avait l’air de connaître. Elle m’a dit qu’il fallait aller montrer. Je sais que c’est peut être cancérigène mais mes parents, ils n’aiment vraiment pas qu’on touche à notre visage.

Elle m’a demandé de lui redire mon âge…Je sais, j’ai vingt-deux ans. Mais pour ces choses là, chez moi, on ne discute pas. Bien sûr que si le docteur me dit que c’est dangereux, je pourrai l’enlever. Mon grain à moi.

« Le samedi ? Non plutôt la semaine ».

Le samedi je rentre à la maison. Je ne peux pas revenir en ville pour la consultation. La semaine, ce sera plus simple et mes parents ne seront pas au courant. Si c’est pas dangereux comme grain et que je peux le garder, je ne serai même pas obligée de tout leur révéler. Ils verront la consultation mais je pourrai leur dire que je devais y aller pour mes concours. Je veux entrer dans la police.

Je ne leur raconte pas tout. Pas mes copines qui me parlent de contraception, ni les dames qui nous ont laissé leurs coordonnées pour celles qui tomberaient enceintes. Ça arrive parfois. Pour le sport, ils savent que je dois me préparer pour mes concours mais je leur ai dit que je faisais les séances seulement avec des filles. Une fois, il y a eu une grève et ils ont eu envie de m’amener un lundi au foyer. Mais j’ai préféré prendre le train le mardi. J’ai été convoquée chez le directeur.

« Jeudi, 13h45, merci Madame »

Bon c’est fait. Je vais prévenir ma patronne que j’ai pris un rendez-vous. Je me demande comment ils font les docteurs pour voir d’un seul coup d’œil si mon grain il est dangereux ou pas. Je n’en ai pas souvent vu des docteurs. Ma mère préfère les plantes. Elle en ramasse dans la forêt à côté de la résidence et sa voisine lui donne aussi des trucs secs. On les met dans l’eau, un peu comme la tisane. C’est vraiment dégoutant mais ma mère, ça la rend heureuse.

A l’école, je me souviens des visites médicales. Un jour mon père m’a fait écrire un mot dans le cahier de texte. J’avais treize ans et je ne me mettrais pas en culotte. J’étais en bonne santé. Le professeur principal n’a pas insisté. On était plusieurs filles à ne pas faire les visites.

Ici en ville, dès le départ, j’ai vu un docteur. C’était une femme, tant mieux. Si cela avait été un homme, je serai partie.

Fin

 

 

Pas inscrit. Nouvelle

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Cette nouvelle a été écrite en pensant aux jeunes que j’accompagne, ces oubliés si courageux d’être présents….

 

Non je ne suis pas inscrit au chômage. Pas la peine, je n’ai jamais travaillé. L’école ? Elle ne m’a jamais aimé. On s’est fâché très très tôt tous les deux. Je voyais les lettres qui dansaient sur la feuille mais impossible de les attacher aux lignes. Si je sais lire ? Ça dépend de quoi vous parler ! Je me débrouille pour prendre le bus et pour lire mes textos. Des livres ? On m’en avait offert un quand j’étais petit.

Inscrit au Pôle Emploi ? Pas la peine, je vous dis que je n’ai jamais travaillé ! La mission locale ? Ouais, j’y suis allé une fois mais ils n’avaient rien pour moi. J’aurais bien aimé être mécanicien. J’ai essayé d’aller sur leur site mais mon téléphone ne marche pas bien et j’ai pas d’ordinateur. Au foyer, le bus passe très tôt et leurs bureaux sont fermés le samedi. Je ne vois pas les offres d’emploi. Mes potes m’ont dit que cela ne servait à rien. Même mes parents, ils n’ont pas trouvé. Mon père est magasinier mais il a mal au dos. Ma mère, elle s’occupait des personnes âgées mais elle n’a plus de contrats. La voiture est tombée en rade un matin sans prévenir.

Un suivi ? Qu’est-ce que vous demandez là ? Si j’ai une personne qui s’occupe de moi ? Genre assistante sociale ? Ça oui, depuis longtemps. Mes parents, ils s’engueulaient souvent et parfois mon père me foutait dehors. A quel âge ? Je ne sais plus. Un jour, les voisins en ont eu marre de m’héberger, ils ont appelé la mairie. Après, j’ai été placé dans un foyer. Les familles d’accueil, ça n’a pas marché. Personne ne me supportait. C’est peut-être à cause de l’école. Faut dire que je ne tenais pas en place. Les profs me punissaient parce que je ne faisais pas mes devoirs, parce que je n’avais pas le bon cahier, parce que j’arrivais en retard. Mes voisins, ils me donnaient leur canapé mais ils disaient qu’ils n’étaient pas mes parents. Je ratais le réveil. On a quand même essayé les familles. Et puis, je pissais au lit souvent alors le foyer c’était plus simple.

Des stages ? Ah, là je peux vous répondre « oui » ! J’en ai fait pleins ! En boulangerie, en comptabilité, en vente, en menuiserie. Tellement que j’ai oublié. Ce qui me plaisait ? Pas grand chose si ce n’est de ne pas aller en cours. Au milieu du collège, on m’a dit que je devais aller dans une autre école. C’était un endroit spécialisé pour ceux qui n’arrivaient pas à lire et qui ne pouvaient pas rester assis sur une chaise. C’était chouette mais il y avait beaucoup de bruit. J’y suis resté jusqu’à mes dix huit ans. C’était quand ? Le mois dernier.

Là bas, j’ai aidé une vieille dame. Elle avait des champs et vendait ses légumes au marché. J’aimais bien mettre dans les cagettes et aller avec elle. Comme elle trouvait que je travaillais bien, l’école m’y a laissé toute la semaine pendant un an. Le week-end, je rentrais au foyer. Si j’étais déclaré ? Quoi un salaire ? Mais non ! La mamie me donnait dix euros par semaine pour mes clopes.

Mes parents, ça fait un bail que je ne les ai pas vus. Ils n’aimaient pas venir au centre Et puis leur voiture ne marchait toujours pas.

Le mois dernier, l école s’est finie.

Où je dors ? Je reste encore au foyer le temps de trouver un travail. Mais c’est dur je n’ai jamais bossé, pas d’expérience ils disent…Les patrons, ils n’aiment pas les jeunes.

Ce que j’aimerais faire ? Je ne sais pas, je n’ai pas trop d’idées. Peut-être vendeur, ça me plaisait bien quand même. Mais vous, vous allez me dire à quoi je suis bon ?

 

FIN

Série Les petites musiques 5

Cette chanson, c’était comme un signe dans mon univers. Déjà ce prénom résonnait dans mon esprit. Léa. Trois petites lettres qui me replongeaient dans mon univers d’ado.

Léa pour moi c’était une héroine. Celle de Régine Desforges dans le roman » La bicyclette bleue ».

Je fais partie de cette génération de gamines bercées au rythme des livres, une ado qui vibrait en lisant les aventures de cette jeune femme rebelle. J’avais dévoré (plusieurs fois) ce roman et ensuite avais suivi les aventures de Léa jusqu’à Cuba. Pour moi elle incarnait le courage, la révolte et l’engagement. C’était aussi un des premiers livres un peu… comment dire… sensuel. C’est cela, c’était sensuel ! Une de ces lectures qui fait ressentir les premiers baisers et laisse imaginer ce que peuvent être des étreintes d’adulte. Une lecture qui pousse au romantisme.

La Léa de la chanson, elle est pareil. Une véritable emmerdeuse, une femme qui ne sait pas toujours ce qu’elle veut, qui pense blanc et noir à quelques minutes d’intervalles, une chiante. Une petite voix m’a dit « appelle ta gamine comme cela ». Sept ans après la sortie de ce titre, ma chipie pointait le bout de son nez. Son prénom avait été chipé par un des meilleurs potes de Monsieur. Il fallait en trouver un autre….Alors un film, une inspiration plus tard, j’ai ajouté un « n » et j’ai trouvé le prénom de notre fille.

Mais lorsque j’écoute cette chanson, je pense à ma fille. Je pense à toutes ces nanas, à ces filles courageuses. Je pense à ma Léa du roman, je l’imagine avec François dans la propriété du Sud Ouest. Je vois les rangs de vigne.

Ces deux Léa sont les mêmes.