Lou comme vous ne la connaissez pas. Nouvelle

J’ai vraiment des idées farfelues avec mes copines de stylo. Chaque vendredi, on s’invente des histoires, on s’en raconte et on rigole. Enfin, je riais jusqu’à vendredi dernier. On cherchait notre nouveau thème : écrire des contes ou des dialogues… Pas assez drôle pour notre club des dissidentes. Alors on recherche, on cogite. Soudain le regard d’Isabelle s’illumine «  On écrit sur un personne, chacune un texte ». Monique et Valérie renchérissent «  Oui et chacune sur un ton différent, pas d’autobiographie ». Moi au départ j’ai trouvé cela aussi très amusant. Isabelle a pris un magazine, on a pensé tout haut : un personnage politique, imaginaire, connu ? .

Quelques noms fusent mais aucun qui ne fait l’unanimité. Et là, j’entends «  Lou Andréas Salomé ». Mes muscles se tendent, ma bouche devient sèche. Je deviens muette, c’est pas mon habitude. Trois voix contre une, je tente de proposer d’autres noms mais c’est adjugé et vendu.

On s’est quittées à 16 heures, l’heure de récupérer les gosses à l’école. Je souriais moins mais je ne pouvais pas leur expliquer. J’ai conduit ma voiture comme un automate. Quand je suis arrivée à la maison, je me suis enfermée dans ma chambre. J’ai pleuré et je suis allée vomir.

Tout a commencé à la mort de mon père. Une subite envie de découvrir qui était cet homme mystérieux et blessé. Un oiseau sauvage qui m’avait aimé de loin. Une famille paternelle inconnue, une naissance sous X et une enfance morbide, c’était l’héritage légué par mon père. Jamais je n’avais cherché mes racines, celles de ma mère me suffisaient amplement. Mon père avait entrepris de remonter le fil de ses origines. Il avait trouvé, ma mère en était persuadée. Il nous avait quitté ensuite très vite sans explication. C’était étrange mais il avait toujours montré des signes de marginalité. J’ai hérité de la folie qu’on lisait dans ses yeux quand il parlait d’un sujet qui le passionnait.

Ma mère m’avait demandé de mettre de l’ordre dans la cave avant de vendre l’appartement dans lequel il était venu se terrer. Je n’étais jamais venue. Il m’interdisait l’accès.

Un bel après-midi d’été, j’ai mis la clé dans la porte. La serrure grippait. Je suis entrée dans un lieu noir, sombre et humide. Pas un fou du ménage le père. Ni du rangement d’ailleurs. Un amoncellement de livres, de lettres et de photos. Je ne savais pas qu’il s’intéressait autant à Freud, Rilke, la psychanalyse et la poésie. Cela m’a pris deux jours pour tout rassembler et mettre des mots sur le puzzle laissé en plan. Comme si mon père avait voulu me laisser découvrir le mystère de sa naissance.

J’ai pu comprendre sa descente dans les enfers grâce au carnet qu’il avait noirci. Comme pour expliquer.

13 Avril

Quelle salope ! J’ai lu toute sa bibliographie. J’ai avalé également toute sa correspondance. La muse, l’apôtre de ces hommes. Elle les a bien menés en bateau. Et que je te refuse un mariage. Et que je te tourne la tête des philosophes et des artistes. Et que je vis avec deux gars en même temps sans consommer avec aucun. Elle s’est frottée de près avec quelques gars, la preuve je suis là. Si j’ai bien tout compris, j’aurais dû avoir deux frères ou sœurs. Ah la femme libre qui a avorté … La même qui ensuite a passé 35 ans sans coucher avec un gars. Elle les aimait vraiment pas. C’est pour cela qu’elle m’a abandonné. Si j’avais été une fille, elle m’aurait peut-être gardée. Elevée dans les jupes, bercée au contact de ses amies chères et tendres. Une gouine, ma mère était une gouine. Je deviens fou. Elle m’a donné à une famille française qui m’a élevé. J’ai crevé de faim, j’ai été dans des écoles minables. Elle était riche à mourir, elle aurait pu m’offrir en plus de la vie une chance d’être quelqu’un. Elle devait vraiment me détester pour m’éloigner autant d’elle. Un bâtard qui aurait jeté une ombre sur le personnage.

2 Mai
Plus je la découvre, plus je la déteste. Elle était antisémite. Pas possible d’en parler. J’ai honte. C’est trop dur, je quitte la maison. J’ai honte de ma génitrice. Lou Andréas Salomé.

Ma grand mère c’est Lou Andréas Salomé. Comment je vais leur dire aux copines ? C’est complètement fou. Elles auraient pu choisir n’importe quelle bonne femme un peu célèbre… Avant la mort de mon père, je ne la connaissais même pas. Depuis, j’ai tout lu.

Et mon portrait, qu’est-ce que je vais y mettre ? Peindre la bohémienne, la voyageuse, la femme libre, la beauté pas ordinaire ? Chanter l’auteure, la faiseuse de mots ? Raconter ce que j’ai découvert de cette femme ? Rompre la magie des images jaunies ? Dire qu’elle a fini seule ? Relent d’antisémitisme. Folie nazie. Lesbienne à peine cachée. Déballer qu’elle a voulu parler d’amour toute sa vie et qu’elle ne l’a jamais connu.
Liolia disait «  Le monde ne te fera pas de cadeau, crois-moi. Si tu veux avoir une vie, vole-la ».

On peut dire qu’elle était l’experte en vies volées. Elle a travesti son prénom, transformé les noms des hommes qu’elle fréquentait, rendu fou ses proches, mis la main sur la fille de Freud. Elle a volé la vie de mon père. Il est devenu fou. Fou de tristesse. Triste de ne jamais avoir été aimé par sa propre mère.

C’est comme si son fantôme me hantait, moi sa petite fille il va bien falloir que je trouve enfin les mots.

Fin

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2 réflexions sur “Lou comme vous ne la connaissez pas. Nouvelle

  1. Que de souvenirs !!! C’était hier et à la fois dans une autre vie… Je me rappelle cette jubilation qui régnait dans nos ateliers « pirates ». On recommence quand tu veux 🙂

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